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L'art d'agir, le chaos

Dans ce monde rapide soudain freiné, à la surface lisse des choses, les raccourcis, les trous dans la pensée. Sommes-nous revenu dans le chaos?

Une manière que j’ai de faire, lorsque je ne sais plus quoi faire, est de penser. Organiser un sens, un avant, un pendant, un après.

Donner sens. Et de remarquer de ne pas y arriver.

Chaque fois plus clair, plus distinct : le chaos.

Dans la mythologie grecque, Chaos en grec ancien Kháos, littéralement « Faille, Béance », du verbe khaínô, signifie« béer, être grand ouvert » et désigne une profondeur béante.

La nature du Chaos, Ovide en fait dans ses Métamorphoses une « masse informe et confuse qui n’était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans lien entre eux. »

Le Chaos se caractérise dès lors par deux éléments principaux :

  • le gouffre sans fond où l’on fait une chute sans fin : la Terre apparaît ensuite, offrant une assise stable, qui s’oppose radicalement au Chaos ;
  • le milieu sans orientation possible où l’on chute dans tous les sens.

Et si nous regardons notre humanité comme simplement une expérience du vivant sur notre planète. Mon humanité a priori organisée, se révèle ouverte, blessée, lumineuse, changeante, stable et instable, surprenante, parfois sidérée.

J’ai peur. Et je ressens tellement de peurs autour.

J’ai tendance dernièrement à investiguer mon monde intérieur. D’autres sortent, parlent, changent, hurlent parfois.

Le chaos et notre place, “trouver notre place” comme s’il y en avait une qui ne bougerait plus…

Sortir de la sidération, trouver une place, un mouvement à l’intérieur et au dehors.

Constater le mouvement incessant.

Agir.

Comment agir lorsque nous sommes plongés dans le chaos?

C’est tout le récit de l’épopée ancestrale védique de la Bhagavad-Gîta. ( Partie centrale du chant épique Mahabharata). Ce récit m’a été raconté dans ma formation de professeur de yoga et je l’ai écouté de loin. Me contentant, je le remarque maintenant, de m’émerveiller pour immédiatement l’oublier.

L’histoire. Mille fois racontée et traduite, car comme souvent avec les contes, traverse l’humanité dans son essence. Cette histoire, à la base de l’hindouisme, constitue un texte important dans le chemin d’un yogi.

L’histoire

L’histoire se déroule au début de la grande guerre entre les Pandava, fils du roi Pāṇḍu, et les Kaurava. Non loin d’Hastinapura, Arjuna un des cinq Pandavas et Krishna — qui se fait le cocher du char d’Arjuna afin de le mener au combat — sont sur le champ de bataille de Kurukshetra entre les deux armées prêtes à combattre. Arjuna doit souffler dans une conque pour annoncer le début des combats mais, voyant des amis et des parents dans le camp opposé, il est effondré à la pensée que la bataille fera beaucoup de morts parmi ses proches, oncles, cousins.

Il se tourne alors vers son cocher, qui se révèle être Krishna, Dieu, pour exprimer son dilemme: faire son devoir en conduisant son armée et, ce faisant, tuer des membres de sa propre famille, et demander conseil.

S’entame un dialogue sur le dilemme d’Arjuna et un enseignement est partagé par Krishna.

La symbolique

Lorsque Arjuna arrive sur le champ de bataille, c’est de sa propre conscience qu’il s’agit. A l’image de bien des traditions, c’est bien une lutte intérieure qui est imagée en champs de bataille.

Arjuna sur son char peut être associé à son mental discursif, ce qui parle en moi, ce qui doute, ce qui qualifie.
Le char d’Arjuna est attelé par des chevaux qui symbolisent les sens.Ce char est conduit par un cocher.

Entre Arjuna et les chevaux, c’est à dire entre mon dialogue intérieur et mes sens (ma perception) se situe ma capacité à réfléchir (mon Dieu).
Percevoir ses parents et amis dans l’armée qu’il doit combattre, revient pour Arjuna à percevoir ses attachements, ses illusions, les éléments de sa pensée qui lui sont familiers et qu’il doit dépasser.

L’inéluctable

Cette histoire est inéluctable, nous reliant à notre humanité partagée.

Nous pouvons toujours faire semblant. Refuser le combat que nous devons mener. L’esquiver à chaque occasion. Mais cela n’effacera jamais la réalité. Alors, la même situation, le même conflit se répétera encore et encore.

Engagés sur ce chemin de connaissance (et d’action), tôt ou tard nous devrons faire ce qui est à faire.

La sagesse

Relisant et écoutant des spécialistes de la Bhagavad-Gîtâ, je réalise la sagesse de l’art d’agir, du geste juste.

La voie de l’action par le détachement et la générosité, l’art du soin à porter à autrui. Il m’est rappelé l’existence des forces d’ordre d’harmonisation et des forces de chaos & de distorsions. Toujours présentes au cœur de chaque cellule et de l’univers, des galaxies… dans nos pensées, nos corps et notre souffle.

L’équilibre est l’affaire de chaque instant. Si nous pouvons expérimenter l’harmonie, le désordre peut et va revenir, ce n’est jamais fini.

Dans tout ordre, dans toute harmonie, il y a un germe de chaos et dans tout chaos il y a un germe d’harmonie. C’est la conception de l’interdépendance de toute chose. Tout n’est que relations, interactions.

Alors dans ce chaos, ce “milieu sans orientation possible où l’on chute dans tous les sens “… il y a le germe de mon équilibre. Peut-être moins pas dans la remise en ordre, dans la possibilité de retrouver une sensation d’un sol ferme et stable pour toujours mais plus dans l’action, la confrontation avec ce qui est là.

Je reviens au yoga, qui signifie le lien, l’union de notre corps, notre esprit mais aussi notre lien aussi au monde et à l’univers.

Consacrer du temps et garder les yeux ouverts sur nos combats intérieurs, les affronter. Nos attachements, nos illusions, les éléments de notre pensée qui nous sont familiers et que nous devons dépasser.

Regarder nos peurs et s’apercevoir qu’elles sont réelles mais ne sont pas la vérité.

La sagesse de l’art d’agir, du geste juste, dans le chaos.

La conscience de nos réactions, nos conditionnements, nos habitudes, nos pilotages automatiques, nos jugements sur nous-même et sur les autres.

La conscience de nos désirs qui nous emprisonnent souvent, conscience de nos rejets qui nous enferment souvent tout autant.

Agir avec le geste juste, comme un non-agir, laisser venir les choses à soi, sans rien désirer, sans rien attendre, sans rien espérer.

Le lien. L’élan. Agir.